Michèle Garcia-Kilian : mon enfance au soleil, Le patio de mon Grand-Père
Souvenirs de Sidi-bel-Abbes
Et telles les nymphes mythologiques hantant les sources claires, nous revenions, couvertes de verdure, arborant de grandes couronnes dentelées d’où pendaient de longues traînes. Nos bouquets champêtres étaient alors pour nous des bouquets de mariées. Mais, quand au bout de la promenade, malmenés, ils offraient à la place des fragiles coquelicots de longues tiges vertes parsemées de boutons, nos petits ongles sadiques éventraient les boutons et défripaient les pétales repliés et froissés, afin de redonner quelques couleurs à ces compositions florales, qui immanquablement finissaient dans un ‘’cacharro’’ (pot en ferraille), sur la table de la véranda.
Mes cousines avaient un trésor inestimable que ma condition de citadine de grande ville ne me permettait pas de posséder : elles avaient des vélos. Tout Bel-Abbès avait des vélos. A cette époque où le pouvoir d’achat excluait pour la plupart des familles l’idée même de l’acquisition d’une automobile, dans cette ville toute plate, le vélo était le moyen de déplacement individuel, indispensable et nécessaire. A Oran nous circulions à pied, en trolley, ou en bus. C’est ainsi que de retour chez moi, quand les images de mes vacances batifolaient dans mon esprit, celle de mon grand-père enfourchant son vélo, autant que celle de mon oncle au volant de sa fourgonnette, indispensable dans l’exercice de son métier, me poursuivaient longtemps.
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C’était pour moi le filtre de l’escapade et du dépaysement. Je ne trouvais pas au centre de mon bel Oran, ces petites oasis cachées, semi-sauvages, insoupçonnées, où l’odeur de la menthe, de l’aubépine et de l’oranger en fleur, faisait flotter dans l’air des senteurs paradisiaques. Après de brèves ablutions dans cette eau glacée, au mépris des recommandations de ma tante, nos pieds et nos mains engourdis, étaient bien vite ragaillardis, et nous entreprenions une longue marche sur les rives parsemées de gros coquelicots, de boutons d’or, de soucis sauvages, dont l’oranger vif aux reflets de feu semblait renfermer en lui toutes les ardeurs du soleil, de grosse marguerites, que nous effeuillions en pensant secrètement à quelque galopin qui faisait battre nos cœurs, et de petites ‘’ gouttes de sang’’ presque invisibles au ras du sol. Nos pas d’enfant nous menaient jusqu’à la voie ferrée, pour nous les portes du désert, et s’aventurer plus loin aurait été hasardeux. Alors nous effeuillions quelques artichauts sauvages qui se défendaient de leurs piquants, et nous repartions les mains en sang et la bouche amère. Sur le chemin du retour, nous nous parions de grandes feuilles de mauves que nous enlacions les unes aux autres en fendant légèrement le bout de chaque tige.
au bord de la rivière