Aujourd'hui ma mère attend, dans une chambre d'hôpital, que le corps s'apaise, et moi je rêve de la voir s'activer avec ces femmes étrangères à la famille, sur les escabeaux ou à quatre pattes, je rêve de la voir s'en prendre au désordre, oui, faire avec les autres, avec une autre, tout son possible pour dominer le bordel, le chaos. Nettoyer encore et encore. Rincer, savonner. Elle attend, silencieuse, couchée dans son lit, pendant que moi je range la chaise sous la table ou que je change l'eau des fleurs et lave ses mouchoirs. Avant de la quitter, je laisse une chambre toute propre, bien rangée, la bouteille d'eau sur la table de nuit, la robe de chambre dans l'armoire sur un cintre, la sonnette et le téléphone à portée de main, j'entends des cris qui traversent la porte, des cris plus que des plaintes, elle me regarde, sur un panneau en bois j'ai épinglé quelques photographies, un dessin d'enfant, le vernis rouge que j'ai passé sur ses ongles ne s'est pas encore détérioré.
Je rêve d'une maison en chantier et d'un nettoyage de Pâques fait dans les règles de l'art. Tout ça, c'est terminé. Terminares. Ses yeux sont fatigués, je sais qu'elle ne voit plus la crasse dans les lavabos et que l'intérieur des armoires ne la concerne plus. Pourquoi ? Parce que.
Un de ses mouchoirs a disparu de la circulation, il n'est ni au fond du lit ni sous le lit ni dans la salle de bains. Il a disparu, ni plus ni moins. Quelque chose en elle croit qu'il lui a été volé. Je cherche partout. Je défais le lit. Je soulève le matelas. Je fouille dans les poches de sa robe de chambre, dans les miennes. Petit mouchoir de la maison, foutu, broyé, confondu, petit bout de tissu familier à jamais perdu. Sans doute est-il parti avec les vieux draps, lui dis-je. J'imagine qu'elle souffre de savoir qu'il est devenu anonyme, comme abandonné. Je ferai tout pour le retrouver. Je serai capable d'aller fouiller dans les buanderies, de soulever les draps souillés des autres. Mais on s'en fout ! Je vois bien qu'elle vit cette perte comme un accroc irréparable. Je range encore. Ici, aucun coin ni recoin, aucun tapis, aucun napperon, sous lequel il aurait pu se glisser.
Le temps est venu de fermer les volets.
Extrait de Annie Cohen (née à Bel-Abbès) Viridiana mon amour, nouvelle parue dans "une enfance algérienne", collection Folio, ISBN 2-07-040727-6